L’anarchisme : une tendance à la mode ?

L’anarchisme : une tendance à la mode ?

“Il faut éradiquer le pouvoir”, “A bas l’État”, “Détruisons les institutions” ! Voilà autant de slogans anarchistes pragmatiques dans le contexte actuel de l’oppression capitaliste… Elles semblent cependant rapidement évacuer la nature des relations humaines.

Avant de commencer cet article, quelques remarques sont nécessaires. Il s’agit là d’une critique ouverte à l’échange, qui ne prétend en aucun cas statuer une position arrêtée sur les questions ici mises en lumière. La pensée anarchiste a suffisamment d’ennemis pour être affaiblie par des divisions internes. C’est pourquoi cette piste de réflexion n’appelle pas au rejet global de l’anarchisme, ni de ses nombreux théoriciens mais à sa critique. Ce qui nous semble d’ailleurs être une profonde marque de respect. Sur ces questions, il serait donc intéressant d’ouvrir un débat pour apprendre, et non pour gagner. Peace à vous toutes et tous !

Voilà donc ce qui nous taraude depuis plusieurs mois concernant l’anarchisme et plus précisément certains militants se revendiquant de cette mouvance philosophique. Pour une définition simple, on peut résumer l’anarchisme comme étant l’ordre moins le pouvoir, pour reprendre le titre de l’ouvrage de l’intellectuel québecois Normand Baillargeon. On remarque que cette définition simple est d’ailleurs souvent mal comprise, associant l’idéal anarchiste au désordre, à la zizanie, voire au chaos apocalyptique, comme si cet horizon potentiel n’était pas déjà celui du capitalisme prédateur. Non, évidemment. La question du pouvoir est donc centrale, et certains « anars » prétendent facilement vouloir “éradiquer le pouvoir”.

“Le” pouvoir ?

Pourtant, Bourdieu, Foucault et tant d’autres ont montré que le pouvoir est dans chacune de nos relations sociales et que les micropouvoirs se cachent au cœur de chaque institution. Un prisme anarchiste, défendu par exemple par le Comité Invisible, propose de le destituer : ne plus accorder aucun pouvoir, même symbolique, à toute institution existante. Faire péter les institutions donc ? Dans la forme, l’idée est spectaculaire et salutaire, mais dans le fond, est-ce souhaitable et surtout réalisable ?

L’anthropologie a montré qu’au delà d’un certain seuil de groupement humain – autour de 150 Homo Sapiens – les simples relations sociales primitives d’entraide ne suffisent plus à assurer une cohésion suffisante. Il faudrait donc un pouvoir institutionnalisé. Pablo Servigne et Gauthier Chapelle en arrivent à la même conclusion dans l’Entraide, une méta-analyse actualisant les travaux de l’anarchiste Pierre Kropotkine au début du XX° siècle. Ils observent que sans institutions, « il serait impossible de compenser la « dilution » de la réciprocité », c’est-à-dire une réciprocité appliquée au groupe : punition, récompense, réputation. Or, en instituant des pouvoirs, on passe d’une « solidarité chaude » (émotionnelle, entre humains) à une « solidarité froide » (dépersonnalisée, invisible).

Ainsi, paradoxalement, plus la taille du groupe est importante, plus les instituions permettent de stabiliser les comportements d’entraide à grande échelle et ce, de façon constante. Conjointement, le risque que l’institution devienne « froide » et s’écarte de la raison d’être du collectif augmente aussi. Le problème ne se trouve donc pas tant dans la nature de l’institution que dans les comportements antisociaux des Homo Sapiens qui peuvent se développer en bâtissant ces pouvoirs.

Confondre le contenu et le contenant

Ici, il semble que trop souvent, les notions sont confondues avec les utilisations qui en sont faites à un moment donné, sur un espace donné. Ce n’est pas parce que l’ « État », le « pouvoir » ou les « institutions » sont aujourd’hui gangrenés par la peste capitaliste que les idées qu’ils recouvrent sont fondamentalement mauvaises. Attention, il semble tout à fait légitime de se dresser contre ce pouvoir étatique, hiérarchique, pyramidal, patriarcal, bourgeois, oppresseur, concentré, oligarchique (ploutocratique?). Mais qu’en serait-il d’un pouvoir circulaire ou horizontal ? Féministe et antiraciste, populaire et contrôlé, finalement réellement transparent et séparé ? Utopie peu pragmatique ! Peut-être mais peut-être pas…

Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Un rapport de pouvoir PEUT être mutualiste, bénéfique aux différents participants si certaines conditions sont réunies et assurées. Et à terme, on peut aussi voir les « anars » allant un peu vite en besogne en souhaitant l’éradication totale de l’État comme faisant le jeu des néolibéraux qui souhaitent également sa disparition (on parle d’ailleurs d’une doctrine anarcho-capitaliste notamment soutenue par Milton Friedman et consorts). « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Le pouvoir est intrinsèquement « maudit » ? Cela n’a pas l’apparence d’une notion scientifique.

Et chaque relation sociale porte en effet en elle-même un rapport de domination, même minime, inconsciente, symbolique, que l’on pense au langage par exemple : « un pouvoir invisible qui ne peut s’exercer qu’avec la complicité de ceux qui ne veulent pas savoir qu’ils le subissent ou l’exercent ». Vouloir éradiquer LE pouvoir, c’est donc vouloir éradiquer les relations humaines. Éradiquer la société ? C’est peut-être aussi nier la nature prosociale de l’Homo Sapiens ! Anthropophobie ? Écueil de la pensée, suffisance critique, idéologie, simplification, fatalisme, château fort et pré carré.

Auto-analyser notre soumission

D’autant plus que les structures de pouvoir sont intériorisées au plus profond de nous-mêmes sur le temps long. C’est ce que les anthropologues appellent la « néoténie » : le fait que le bébé Homo Sapiens naisse prématurément et qu’il passe une partie très longue de sa vie (ses 20 premières années) à intérioriser les relations de domination (famille et école en premier lieu). Cette néoténie, s’apparentant à la naissance à une faiblesse devient notre force : elle permet de bâtir une culture complexe de l’entraide. Si l’on additionne cela aux structures sociobiologiques, évopsychologiques et épigénétiques (qui sont des structures génétiquement intériorisées), se penser au dessus de toute forme de pouvoir devient 1) sacrément prétentieux 2) sacrément naïf 3) sacrément malhonnête. D’ailleurs, peut-on se considérer structuraliste et anarchiste ?

Ce pré carré, on le retrouve également sur le terrain des idées. Pour paraphraser un ami anonyme, il est dommageable de constater l’exagération des clivages en refaisant à sa sauce 200 ans d’histoire…
Certains militants anarchistes réfutent les apports marxistes ou bourdieusiens par exemple, et discriminent l’appartenance aux mouvement des Gilets Jaunes. Pourquoi ? Le plus souvent pour des raisons anachroniques ou dogmatiques… Car Marx n’a pas intégré la question féministe à ses théories, car Bourdieu est passé à la télévision (oh le traître), carcertains Gilets Jaunes ont des relents fachos, antisémites, homophobes, racistes et complotistes.

Dépasser les antagonismes

Une fois de plus, on jette le bébé avec l’eau du bain. Vous remarquerez d’ailleurs que Marx ne s’est jamais prononcé sur la critique du numérique ou sur Didier Raoult et la chloroquine. D’ailleurs, comme disait Bourdieu, pour dépasser Marx, il faut dépasser Marx… Atteignons son niveau de critique radicale, assimilons ses outils d’analyse, avant de le jeter comme un malpropre. Surtout, tentons d’avoir suffisamment de recul historique pour remettre ses pensées dans leurs contextes culturels et politiques. Comprenons également que le boug n’a pas pu tout anticiper, « Le Capital » étant déjà un énorme pavé peu digeste. Et au XIX° siècle, le temps des « savants » toutologues et spécialistes de rien est dépassé : l’heure est à la critique précise et (malheureusement) compartimentée aux champs scientifiques.

Au fait, Lordon ne critique pas les GAFAM… On le prend pas dans l’équipe du coup ? Et Sadin non plus sous prétexte qu’il parle pas de Spinoza ? Chiotte ! A ce rythme là, on va se retrouver en sous-effectif (si l’on ne l’est pas déjà).

En fin de compte, est-ce que le problème ne se situerait-il pas dans l’étiquetage systématique de notre identité politique ? Car si se revendiquer anarchiste s’accompagne d’un rejet absolu de la pensée marxiste et inversement, sous prétexte que les écoles se sont longuement opposées historiquement, ne vaudrait-il pas mieux que l’on ne se revendique d’aucune de ces maisons pour prendre ce qu’il y a de meilleur dans chacune d’elles ? En fait, dépasser la querelle ancienne entre deux courants politiques qui ne sont pas des ennemis mais que les intérêts contemporains et les récits dominants ont contribué à imposer comme tels… Soyons honnêtes, nous n’avons aucune raison de se passer de Marx (et de ses héritiers) comme nous n’avons aucune raison de se passer de Bakounine, Kropotkine, Stirner ou plus récemment Graeber !

Soyons plus malins que les fachos

Par amalgamation et simplification, on se refuse également à penser sur des sujets que des fachos ont pu évoqués. On nous a ainsi rétorqué dans les commentaires de notre critique de la Smart City dijonnaise que « la critique du numérique est facile, et que, attention, Heidegger le nazi la faisait également, donc… gare à vous ». Mais enfin ! En parler ne veut pas dire qu’on donne du crédit aux théoriciens fascistes ! Surtout si, au mieux, on critique leurs pensées, on les dépasse, on les démonte, et au pire on les invisibilise en ne le citant pas. Alain Soral a fait du buzz sur la pédocriminalité des réseaux satanistes, alors Patric Jean ne pourrait pas lui répondre sur le plan de la pédocriminalité culturelle, ordinaire et patriarcale ?

Ne laissons pas le monopole de certains sujets aux fachos, au contraire ! Allons sur leur terrain pour récupérer ces thématiques mais par une critique anar et radicale !

Vous conchiez Etienne Chouard ? Vous en avez le droit ! Mais devrions-nous nous interdire de penser la question constituante et l’évacuer de l’analyse de la domination politique, et ainsi, de renier l’idée des ateliers constituants ? On est même pas obligé de se référer au boug d’ailleurs ! On peut s’appuyer sur la critique de la démocratie par Francis Dupuis-Déri. C’est, au passage, ce que Chouard fait également : alors quoi ? Dupuis-Déri est cramé lui aussi ? Difficile de s’y retrouver au milieu de tout ça. Serions-nous capable, comme Franck Lepage que l’on ne va quand même pas accuser de fascisme, de faire preuve de plus d’intelligence que les fachos, et de dépasser les antagonismes stériles et doctrinaires au profit des idées politiques et de ce qui nous rassemble ?

Distinction militante

A force de militantisme acharné, on en devient les militaires d’une légion qui s’interdit de penser la complexité du réel. Certains jeunes « anars » en oublient la force aseptique de la pensée simpliste qu’ils subissent. Pour préserver son capital social et symbolique, il faut être plus royaliste que le roi, plus anar que Proudhon, mais la réalité de nos pensées ne les dépassent que rarement. C’est un besoin de reconnaissance : un désir d’esclave qui illustre une relation de domination sociale. L’anarchisme ne cherche pas le retweet pas plus qu’il n’a de look tendance. Il se développe dans les pensées, les comportements, les réflexes ordinaires et quotidiens. Il n’y a rien de spectaculaire, de bankable dans l’anarchisme. C’est une spiritualité politique, une introspection, que l’on peut partager mais qui ne doit pas faire l’objet d’une compétition de l’habitus. (Re)connais-toi toi-même – Kawa TV : Média local et alternatif

D’une certaine façon, on dirait bien que c’est devenu une mode de se prétendre anarchiste non ? Et du même coup, de foutre Marx et l’ensemble des marxistes au ban des auteurs stériles et dépassés… Merde, mais pour qui se prend-on, de tristes pantins, dirait Nekfeu ! Cet article n’est donc en aucun cas écrit pas un prétendu anarchiste ni même par un marxiste, vous l’aurez compris. Car prétendre l’être est bien trop peu humble et semble être un mensonge à soi-même. Cet article est écrit par quelqu’un qui TEND à l’anarchisme, en considérant la pensée marxisme, ou qui TEND au marxisme en considérant la pensée anarchiste. Sans vraiment savoir ce que c’est, sans penser vraiment y parvenir un jour, sans le crier sur tout les toits non plus (car définir un terme, c’est exercer un pouvoir sur son sens, le restreindre à un cadre infiniment dépassable).


Quand la distinction militante dépasse les idées, c’est la lutte collective qui en pâtit.

Bonne journée !

Ni Dieu, ni Chef (sauf Thierry Marx peut-être) !

2 commentaires sur “L’anarchisme : une tendance à la mode ?”

  1. Bon étant anarchiste ou plutôt me sentant proche de cette doctrine politique (ou ces doctrines politiques), je me sens obligé de répondre. La critique que vous faite marche surtout pour les “vieux” anar ne definissant pas vraiment le pouvoir. Oui le pouvoir est partout, je dirais même la domination (ou les dominations) est (sont) partout, mais le mouvement anarchiste d’aujourd’hui n’est pas dupe de ça. Ainsi on pourrait définir l’anarchie (ou le socialisme libertaire) comme ce mouvement social, cette doctrine qui à pour but d’éradiquer au maximum les institutions oppressive ou les modes d’organisation oppressive et les premières formes d’organisations oppressive que les anarchistes ont pointé du doigt sont le capitalisme et l’Etat entre autre. Etat et capitalisme s’entre mêle et se nourrissent l’un et l’autre. C’est pour ça que l’anarcho-capitalisme est une vaste blague, un non sens. Pour revenir sur le Pouvoir, Murray Bookchin, penseur de l’écologie sociale et du municipalisme libertaire, disait qu’il fallait distinguer le pouvoir “sur du pouvoir “de”, le premier étant la domination, le second étant la possibilité de faire quelques chose individuellement ou collectivement. Quant à la question des institutions, ou plutôt du modes d’organisation de la société, ce n’est pas l’absence d’organisation ou d’institution mais d’Etat remplacé par le fédéralisme autogestionnaire (cette rubrique du manifeste de l’union communiste libertaire résume bien la chose : https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Pour-un-communisme-libertaire) qui permet de dépasser la fausse opposition qui existe entre organisation et liberté (Malatesta disait bien que l’organisation c’est la liberté). Puis bcp d’anar ne rejette pas Marx en bloc, bcp reprennent volontiers ses analyses du capitalisme mais après ce qui sépare Marx des anar ce n’est pas la critique de l’Etat (les deux le critiquant sévèrement) ni le but politique (une société sans classes ni Etat, qu’on pourrait appeler communiste) mais le moyen d’y arriver, Marx volant utiliser le pouvoir étatique en le mettant entre les main du proletariat pour mener la revolution, Etat qui devrait se dépérir par la suite d’après lui. Or les anarchistes veulent éradiquer l’Etat tout de suite pour lui subsituer un mode d’organisation communiste directement.
    Enfin il y a bcp de critique à faire du travail de Pablo Servigne (notamment fait dans ce live : https://youtu.be/4TMtguuOt9s)
    Sinon je voulais vous dire que vos vidéos étaient vachement bien !

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