(Re)connais-toi toi-même

  • par

“Soumis si tu te soucis – De ce que va penser ton poto – Si tu ne portes pas de Gucci – Est-ce qu’il va cracher dans ton dos ?” (Tiers Monde, Toby or not Toby). Dans cet article, on vous propose d’interroger notre besoin de reconnaissance en croisant sciences sociales, anthropologie et psycho évo.

L’Homo Sapiens est un animal social. Ça veut dire que sa nature, c’est la culture. Pour l’anthropologie, la nature humaine réside dans la coopération, et au-delà dans la recherche constante de lien social. Pourquoi ? Parce que l’évolution ne nous a pas doté de griffes ou de pelage velu pour survivre. Mais elle nous a doté d’une soif d’information, d’une capacité inédite de coopération (faire différentes choses de façon coordonnée), d’un langage très flexible permettant de faire preuve d’abstraction pour parler de ce qui n’existe pas ici et maintenant, et d’une intelligence sociale hypertrophiée. Pour l’homme, l’exclusion sociale fait mal et ce n’est pas une image : elle active les mêmes zones cérébrales que la douleur physique. “Le contraire de l’amour c’est pas la haine mais bien l’indifférence” comme dit Bakary Potter.

Il y a d’autres espèces animales sociales qui coopèrent énormément, comme les fourmis ou les abeilles, mais a priori celles-ci n’ont pas connu une évolution culturelle aussi rapide que la notre. On attend encore la statue de la fourmi de la liberté quoi. Mais alors une question se pose : pourquoi l’Homo Sapiens s’adonne-t-il à tout un tas d’activité n’ayant aucun avantage en terme de sélection naturelle, comme la pratique artistique par exemple ? Et bien c’est parce que Charles Darwin, dans La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, a découvert une deuxième force de l’évolution tout aussi importante que la survie : la sélection sexuelle. Si, pour se perpétuer dans le temps, notre espèce a besoin de survivre, elle a aussi besoin de procréer. Et c’est là qu’arrive notre besoin de reconnaissance : pour pécho.

La psycho évo a montré que notre rapport à la reproduction est cependant différent selon le sexe : c’est la théorie de l’investissement parental. Les mâles ont TENDANCE à multiplier leurs relations sexuelles avec différentes personnes afin de disséminer leurs gènes le plus possible. Les femelles ont TENDANCE à s’assurer de la bonne santé de leur partenaire sexuel, afin de garantir que leur progéniture vivra dans de bonnes conditions et qu’elles survivront à leur grossesse. Ce sont des TENDANCES, pas des déterminismes bêtes et méchants, calmez-vous. On voit donc que la question de la reconnaissance intervient dans la question de la reproduction. Pour trouver un partenaire qui veut bien de nous, et s’assurer de sa bonne santé. Bonne santé médicale d’une part, et bonne santé sociale d’autre part. Ce qui va d’ailleurs souvent de paire, puisque nous sommes inégaux socialement face à la santé : on parle du gradient social de santé. En bonne santé sociale donc socialement riches. Pour mesurer cela, on utilise la théorie de la diversité des capitaux.

Les sciences sociales ont mis au jour quatre types principaux de capitaux. Le capital économique tout d’abord : tout simplement votre portefeuille. Il permet de s’élever dans la société lorsque les autres nous reconnaissent comme “riche”. Le capital culturel : c’est notre accès à la culture (bourgeoise ou populaire). Il permet d’avoir des similarités de références avec les autres et d’être reconnu comme “cultivé”. Puis le capital symbolique : c’est l’ensemble des symboles qui constituent notre habitus, notre façon d’être (manière de parler, tenue corporelle, look, etc.). Il permet d’être reconnu comme “fréquentable”. Enfin, le capital social : c’est notre carnet d’adresse, nos relations, notre réseau. Il permet d’être reconnu comme “recommandé”. On peut comparer cela à l’algorithme de référencement de Google, inspiré du système de citation universitaire : plus un site pointe vers d’autres sites (avec des hyperliens) et plus il est pointé par d’autres sites, meilleur sera son référencement, sa reconnaissance. Accumulez ces différents capitaux et vous serez socialement reconnu (et sexuellement reconnu a fortiori). Une étude avait montré l’avantage comparatif de posséder une guitare par rapport à un sac noir ou rien lors d’une rencontre dans le cadre d’une stratégie de drague. Tu possède une guitare : on reconnait au premier coup d’œil que tu sais en jouer donc que tu as un capital culturel significatif et sans doute un capital économique suffisant pour t’acheter une gratte (pas donné). Une autre montre que l’attention des individus porte préférentiellement sur des hommes qui ont un statut social élevé et qui le font savoir via des indices vestimentaires par exemple (capital symbolique).

Pour continuer à utiliser des théories bourdieusiennes, on peut également parler ici du phénomène de distinction. Comment exister ? Comment se distinguer ? Dans notre société individualiste d’aujourd’hui : “je me distingue donc je suis”, “je=je”. Ce qui n’était structurellement pas le cas à l’époque médiévale par exemple, dans laquelle l’holisme régnait et les individus se sentaient plus conscient d’appartenir à un groupe. De nos jours, il faut se distinguer par l’accumulation de nos capitaux. On joue de la guitare, on se prétend anarchiste, on se tatoue YMCMB sur l’épaule, on fait son coming-out, on fait un road-trip, on lit Bourdieu, etc. Il n’est pas question ici d’attribuer les bons ou les mauvais points, on est pas moralisateur et chacun fait évidemment ce qu’il veut. Mais reconnaissons qu’il s’agit là de pratiques sociales permettant de se distinguer du commun des mortels, d’exister, de se sentir libre. Comme disait le Pierrot : “Le goût n’est rien d’autre que le dégoût du goût des autres”. Le cas des réseaux sociaux est à ce titre révélateur. Dans une logique de mise en récit de soi, de mise en scène de soi, les réseaux sociaux sont le terrain ethnographique préféré des sociologues de l’interactionnisme symbolique (la société est un théâtre où on joue tous un rôle). Chacun renvoie une image lissée et parfaite de soi : vacances à Ibiza, chaton trop mignon, filtres oeil-de-biche, soirée bondée et branchée, etc. On ne verra jamais sur Facebook un post “Je suis aux toilettes, grosse ambiance”. Et quand bien même on verrait ce post, il s’agirait d’une stratégie de distinction signifiant “Regardez j’utilise FB pour dire des choses insolites que personne d’autre ne fait”. Le but ? Obtenir du like, du retweet. Nous les premiers sur Kawa TV bien entendu. C’est pour cela qu’on est accro aux réseaux sociaux, car les feedbacks qu’ils nous renvoient nous procurent un plaisir social énorme. Les Big Data s’en frottent les mains…

Aucune de nos action n’est donc complètement désintéressée. Quelqu’un qui vous dit “je ne fais pas ça pour la reconnaissance” vous ment et se ment à lui-même. On l’excuse car c’est assez inconscient, c’est intériorisé. Par exemple, donner une pièce à un SDF dans la rue n’est pas complètement désintéressé : on attend un “merci” de la part de celui-ci, on espère que des passants nous ont vu, on espère que parmi ces passant il y a la personne qu’on drague lourdement depuis deux ans, on se dit qu’on fait une bonne action qu’on pourra raconter à son conjoint le soir ou à ses amis lors de la prochaine soirée déguisée, etc. Quand bien même ce geste est altruiste, on en tire une satisfaction personnelle : celle d’être reconnu comme altruiste ou de se reconnaître soi-même comme une “bonne personne”. Voilà la fatalité : toutes nos actions sont égoïstes, même l’altruisme. Ici non plus il n’est pas question de morale, on ne dit pas que c’est bien ou mal. Une énonciation n’est pas une dénonciation. L’entraide, qui est aussi (voire plus) important que la compétition dans la sélection naturelle, relève d’une logique égoïste : celle de la survie (collective).

Et cet égoïsme est profondément enraciné en nous puisqu’il se passe au niveau génétique : on parle de la théorie du gène égoïste, développé par Richard Dawkins. Pour évaluer si un organisme est gagnant dans la sélection naturelle, un seul critère de réussite est mesurable : la multiplication de son patrimoine génétique. Plus les hélices ADN d’un organisme sont répandues, plus on considère qu’il est un winner de la sélection naturelle. C’est pour cela que les mâles, comme dit plus haut, ont TENDANCE à multiplier leurs relations sexuelles : pour répandre leur ADN. Comprendre n’est pas excuser, rappelons le. Ne trompez pas vos partenaires.

Le besoin de reconnaissance et le caractère égoïste de nos actions répondent à la même logique : celle de la perpétuation de notre patrimoine génétique. Comme dit plus haut, la nature de l’homme c’est la culture. Et on sait, grâce à l’épigénétique, que notre patrimoine génétique évolue au contact de facteurs extérieurs, culturels, sur le temps long. Il y a là une interdépendance. La recherche de perpétuation de notre ADN est donc aussi une recherche de perpétuation de notre culture. Cette théorie a donné naissance à un courant de recherche (en débat) appelé “mémétique”. Un “mème” est une unité culturelle autorépliquante que les méméticiens comparent à un “parasite” se greffant à l’ADN et cherchant à se multiplier. C’est ce qu’on retrouve d’ailleurs sur Internet : les mèmes sont des références humoristiques partagées. Notre besoin d’être reconnu traduit ainsi le besoin d’être reconnu pour ce que l’on est culturellement. On devient un exemple à suivre. On nous envie. On nous imite. Nos parasites culturels se transmettent. C’est flagrant dans les questions d’éducation : les parents et les enseignants s’érigent en modèle à suivre, ils se doivent d’être exemplaires face aux enfants, et projettent sur eux leurs attentes culturelles, leurs valeurs, leurs savoirs, leurs habitus. Si un prof d’histoire-géo est passionné par la Grèce Antique, il essayera d’intéresser au maximum ses élèves pour transmettre sa passion de Périclès. Il y a donc un intérêt à intéresser. Un intérêt évolutif à être reconnu.

On vous invite donc à vous prêter à cet exercice d’autocritique. Pourquoi agissons-nous de la sorte ? De qui cherchons nous la reconnaissance ? Et peut-être que, comme Nietzsche, vous en arriverez à cette conclusion démoralisante : “Le désir de reconnaissance est un désir d’esclave”… N’hésitez pas à commenter cet article, afin de nous procurer un peu de reconnaissance 😉 !

Laisser un commentaire