Coronavirus : vers la xénophobie ?

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Dans quelle mesure les théories de la psychologie évolutionniste concernant le système immunitaire comportemental peuvent-elles nous éclairer sur les potentielles dérives xénophobes au lendemain de la crise sanitaire du coronavirus ?

Si vous vivez sur Terre, vous aurez certainement remarqué qu’on vient de passer une période assez étrange, celle de l’épidémie de coronavirus. N’étant pas infectiologues, on se gardera bien ici d’émettre quelques jugements sur la gravité de cette épidémie, les mesures prises, Didier Raoult, Trump, les Simpson, etc. Mais qu’en est-il de l’après-coronavirus ? Certains économistes tirent déjà la sonnette d’alarme : l’économie va se casser la gueule et le chômage de masse nous pend au nez. Le confinement, réponse à la crise sanitaire, a également eu un effet d’accumulation des inégalités, comme nous l’avait expliqué Elie Dougé, doctorant en sociologie de la santé dans notre épisode de Thinkerflou. Et si tout cela se transformait également en crise politique ?

Il nous semble aujourd’hui intéressant de regarder cette crise sanitaire au prisme des sciences sociales, et plus particulièrement de la psychologie évolutionniste (ou psycho évo, ou évopsy). Celle-ci prétend expliquer les rapports sociaux de par des comportements hérités de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. Car oui, 90% de l’histoire de l’humanité s’est déroulé dans un état primitif : ainsi, du point de vue de l’évolution, notre cerveau “pense toujours être dans la savane”. Ça veut dire que les structures psychologiques qui nous englobent, nous construisent, sont à remettre sur le temps très long. Attention cependant, la psycho évo ne prétend pas condamner l’être humain à n’être qu’un “singe sans queue”. Tout comme la sociologie, elle théorise des structures, des invariants, des probabilités, mais n’enferme personne dans quelconque destinée. Les structures sont des stades de foot où CR7 est libre de ses mouvements. Ici, nous nous appuierons sur le livre Tous descendants de chasseurs-cueilleurs ! Nos cerveaux le savent… de Patrick Bonin, chercheur en psycho évo à l’uB : un livre de vulgarisation proposant de revenir sur les grandes théories et expériences de la discipline.

Revenons donc à notre ami le Covid-19. Les maladies infectieuses sont un facteur essentiel de l’évolution de l’Homo Sapiens. Elles sont “l’agent primaire de la sélection naturelle pendant les 5000 ans derniers, en éliminant les hôtes humains qui étaient les plus sensibles et épargnant les plus résistants” . Et contrairement à ce que certains aiment à penser, l’évolution humaine est toujours en cours. Ce n’est pas parce qu’on est au dessus de la chaîne alimentaire et qu’on joue à Animal Crossing que la sélection naturelle ne s’opère plus. Elle se déroule juste sur le temps très long, donc difficile à percevoir, mais bien réelle. L’immunité collective (tant attendue) contre le coronavirus en est la preuve : notre corps s’adapte au milieu en développant de nouvelles défenses et le milieu s’adapte à notre corps : on parle de coévolution. Un genre de ping-pong sans fin.

Cette force que représentent les maladies dans l’évolution humaine a ainsi favorisé le développement de ce que l’ évopsy appelle le “système immunitaire comportemental”. Pour faire simple, il s’agit de l’ensemble de mécanismes psychologiques hérités qui permettent de se protéger contre les infections. Pour faire encore plus simple : par nos comportements, on esquive les maladies tah Neo évite les balles dans Matrix. Sciences sociales et sciences biologiques se rejoignent ainsi sur un terrain de recherche complémentaire. Venons-en tout de suite aux conclusions avant de les développer : la peur des maladies favorise les comportements xénophobes. La peur biologique se transforme en peur sociale. Pourquoi, et comment ?

Voilà, voilà. Bienvenue donc dans le monde merveilleux de la tolérance humaine. Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’on va tous tourner IIIème Reich, rassurez-vous. On peut résumer tout cela à travers la notion de dégoût. Pour la sociologie (vous pouvez aussi l’appeler Pierre Bourdieu), “le goût n’est que le dégoût du goût des autres”, affirme-t-il dans La Distinction. Pour l’évopsy, il s’agit d’une émotion dont la fonction est de piloter la mise en œuvre d’un comportement d’évitement afin de se mettre à l’écart de sources potentielles de contamination. La socio et la psycho évo disent donc la même chose : concernant une contamination culturelle ou une contamination biologique, l’humain se défend. Et plus celui-ci est sensible au dégoût, plus il aura tendance à adopter une position politiquement conservatrice.

Ces découvertes ont donc aujourd’hui de quoi nous alerter. Au début de l’épidémie en France, les personnes asiatiques subissent ainsi une nouvelle stigmatisation, puisque suspectés de porter le virus. Et de par la production médiatique focalisé massivement sur l’épidémie ces derniers mois, la peur de finir en réa au CHU nous a tous gagné. Même si bon, la vraie peur c’est celle d’être victime d’un choix médical à cause du manque de moyen à l’hôpital, mais breeef on est pas infectiologue rappellons-le. Par ailleurs, beaucoup de choses dans l’espace public nous rappelle aujourd’hui l’épidémie : omniprésence des masques, regard des autres sur ceux qui n’en portent pas, gel hydroalcoolique à chaque coin de rue, marquages au sol pour conserver la distanciation sociale, chaînes d’info en boucle, titres de la presse locale, affiches devant les magasins, etc.

Alors allons-nous tous virer fachos ? Non évidemment. Pas si vous avez lu cet article en tout cas, ce qui vous permettrait de mettre à distance les potentiels comportements xénophobes à venir. Mais gardons un oeil sur nos comportements, on ne sait jamais. Ce serait dommage que cette crise sanitaire, économique et sociale se transforme également en crise politique.

Allez pour finir en beauté une fois, on vous mets les lyrics de l’ami belge Scylla dans Le salaire de la peur :

“Les industries pharmaceutiques tireront profit de ta phobie des épidémies et l’alimenteront
Certains pouvoirs politiques, compagnies pétrolières, tenant des conceptions liberticides de la laïcité, tireront profit de ton islamophobie, ou de ta crainte des autres religions et l’alimenteront
La presse à scandale; le business de la sensation tireront profit d’une multitude de faits divers, dont ceux impliquant la violence des jeunes et l’alimenteront
Tes propres ennemis, dans ta vie quotidienne, profiteront de tes craintes et les alimenteront, pour mieux te voir mordre la poussière
C’est ce que j’appelle le salaire de la peur mon frère. Un bénéficiaire se cache derrière chacun de tes frissons.”

https://www.youtube.com/watch?v=GrvY3nhViOg

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