Ce qu’intérioriser veut dire

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Après avoir subi une vague de commentaires antiféministes sur l’une de nos vidéos, on vous propose ici de questionner le phénomène d’intériorisation des structures sociales et des violences symboliques (invisibles).

Kawa TV est fier d’avoir vécu son premier shitstorm (“tempête de caca”) Youtube il y a quelques jours. En effet, une vague de commentaires anti-féministes a déferlé sur notre vidéo concernant le patriarcat. Il s’agit là d’un sujet qui porte à débat, et sur lequel les prises de positions sont souvent très militantes, du côté féministe autant que du côté anti-féministe. Vu l’organisation de ce shitstorm, on pense que le lien de la vidéo a tourné sur un forum type jeuxvideo.com, propice au idées faf, et donc antiféministes (voir masculinistes). Et oui, l’anti-féminisme est une thématique d’extrême droite, soralozemmourienne, qui dénonce carrément la féminisation de la société et la perte de couilles du pouvoir des hommes. Bon, obviously on ne vit pas dans le même monde, mais soit. On ne répondra d’ailleurs pas individuellement à ces commentaires, puisqu’ils manquent ouvertement de respect et les arguments sont douteux. Bref, ce qui ressort de cette expérience, c’est à quel point il est compliqué d’objectiver ce qui est intériorisé. L’argument principal qui ressort de ce shitstorm est le suivant : “si le patriarcat est invisible, c’est juste parce qu’il n’existe pas : vous brassez donc du vent“…

https://youtu.be/tyHZD1gMKo8
On vous laisse apprécier la qualité des commentaires

Ça nous a fait penser à la réflexion de Jean-Michel Apathie face à Olivier Berruyer dans “Interdit d’interdire” : “Si la personne qui critique l’émetteur […] postule que cette personne n’est pas forcément consciente de ce qu’elle fait, que peut répondre l’émetteur ? Rien, puisqu’il n’est pas conscient. C’est un argument qui m’a toujours paru étrange et au fond inutilisable” (à 3’50). Un demi siècle de sociologie balayé, on pourrait parler de “négationnisme sociologique” si on était taquin mais ça serait trop rapide pour un point Godwin.

https://www.youtube.com/watch?v=-2K-0DpRe4U

Il nous semble donc nécessaire de rétablir quelques points méthodologiques. Les choses n’existent-elles que si on les voit, que si on les perçoit ? Non, évidemment, puisque nos sens ont tendance à nous tromper et à nous donner une image partielle et donc partiale du monde. L’immense codex des biais cognitifs devrait suffire à nous le prouver. Prenons l’exemple d’un iceberg. Pour le commun des mortels en doudoune sur un bateau en Islande, on n’en voit que la partie émergée. Mais lorsqu’on enfile son matos de plongée, tadaaaam ! il est plus gros que ce qu’on pensait, on découvre la partie immergée ! Dingue. C’est pareil pour les structures sociales, si on utilise les outils de la sociologie critique, la partie immergée de l’iceberg se dévoile.

En fait, tout est une question d’outils. Avec quels outils pouvons-nous percevoir les structures invisibles ?

Les structures, justement, il y en a un sacré paquet : on les détaille juste ici. Et re-tadaaaam ! il apparait clairement que la plupart des structures sont invisibles, puisqu’elle s’établissent sur le temps long, imperceptible, immobile. Exemple simple : la gravité. Il s’agit d’une structure physique : les objets tombent au sol. Pourtant, cette gravité est invisible au premier abord. Il n’y a pas de pancarte “Attention gravité” à chaque coin de rue. Et à chaque fois qu’on fait tomber notre stylo, on a pas besoin de refaire les calculs de Newton pour en arriver à la conclusion que l’attraction terrestre est plus forte qu’un surligneur. C’est ce qu’on appelle l’intériorisation.

Intérioriser, c’est tout simplement le fait de rendre ordinaire les choses. Elles sont “en nous”, on ne les remet pas en question. On les rend naturelles, acquises. Alors pour des structures physiques, chimiques ou biologiques ça ne pose pas de problème, puisqu’on y peut pas grand chose et oui, elles sont naturelles (par définition). Mais quand il s’agit de structures sociales, c’est plus la même paire de manche. Les structures sociales sont construites historiquement par les humains, à l’échelle individuelle et collective. Elles évoluent avec le temps, certaines disparaissent, se renforcent ou mutent. C’est précisément le cas des structures patriarcales. La vidéo, avec ses imperfections, avait d’ailleurs pour but d’analyser le renouvellement, les mutations des structures patriarcales, à l’heure où la femme est soi-disant libre.

Mais alors comment objectiver ce qu’on a intériorisé ? Pas simple, on le reconnait. D’une part parce que la remise en question des mythes nous met en porte-à-faux avec notre entourage qui y croit, donc pour préserver son capital social on a pas intérêt à les remettre en question. D’autre part parce qu’ils nous confortent dans nos idées préconçues, nos préjugés, et vont jusqu’à nous procurer une forme de plaisir au plan cognitif : ça s’appelle des biais des confirmation. Notre cerveau agit avec deux systèmes différents, ce qu’avait montré le prix Nobel Khaneman. Le système 1 est celui de l’automatique, peu coûteux cognitivement, qu’on utilise le plus, et qui nous conforte dans notre vision du monde. Le système 2 est celui de l’esprit critique, qui nous permet de remettre en question les notions du système 1, mais il est plus coûteux cognitivement (grosso modo). Ne pas objectiver nos mythes intériorisés, c’est de la flemmardise intellectuelle, finalement. Donc faut s’entraîner et aller à la salle, ou à la bibliothèque !

Finalement, tout cela est une question de capacité à s’autocritiquer. Toute démarche critique doit commencer par une autocritique. “Délaisse la paille dans l’œil de ton voisin et regarde plutôt la poutre qui encombre le tien”, comme dirait l’autre. Cette étape, d’ordre épistémologique, est nécessaire puisqu’elle permet d’objectiver ses biais cognitifs, ses postures sociales, politiques et idéologiques avant d’aborder l’analyse d’un phénomène. Concrètement : prendre du recul sur l’éducation qu’on a reçu, sur le milieu social dans lequel on a grandi, sur notre place dans la hiérarchie sociale, sur notre position professionnelle, sur le contexte géopolitique dans lequel on joue, etc. afin de comprendre que notre point de vue est socialement situé. C’est peut-être à ça qu’on reconnait un con d’ailleurs (et un faf a fortiori) : à son incapacité à se remettre en question. Lorsqu’on a un comportement machiste au quotidien, difficile de se rendre compte des structures patriarcales qu’on reproduit, car difficile d’admettre qu’on est un oppresseur. Apporter un peu de complexité à notre point de vue est une chose, mais nier carrément l’existence du patriarcat c’est quand même couillu (sans mauvais jeu de mot)…

Ce genre de positionnement révèle un malaise. Ses énonciateurs se sentent accusés de perpétuer les structures patriarcales, donc il les nient. Freud parlerait de “refoulement“. Or la sociologie critique que nous proposons de vulgariser, n’a pas pour but de culpabiliser les gens. Feu Bourdieu disait qu’elle est un outil d’énonciation, et non de dénonciation. Il insistait également sur le fait que plus on avance dans l’analyse d’un phénomène social, plus on a tendance à dédouaner les individus (les agents) de leurs responsabilités. Ne vous y trompez cependant pas, comprendre n’est pas excuser (voir B. Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec la culture de l’excuse). Il est donc nécessaire de ne pas culpabiliser ces faf (sans pour autant leur donner raison), d’autant qu’ils n’attendent que ça pour se poser en victime et retourner le problème à leur avantage. Soyons plus malin, plus complexe.

On remarque d’ailleurs que les féministes (à tort ou à raison) appellent chacun des hommes qui souhaiteraient les aider, à commencer par reconnaître qu’ils ont eu (ou ont) des comportement patriarcaux intériorisés. Cela ne fait pas d’eux des “victimes”, des “faibles”, des “soumis aux meufs” ou des “sans couilles” : cela fait d’eux des gens honnêtes et respectables. Le vrai courage est dans l’autocritique. C’est en cela qu’il n’y a pas non plus d’un côté des “victimes” et de l’autre des “coupables” mais surtout des rapports de force sociaux inégalitaires, intériorisés, incorporés par les agents. De plus, pointer les oppressions patriarcales ne doit pas nous faire oublier que celles-ci interagissent avec d’autres formes de domination : salariat, racisme post-colonial, homophobie, transphobie, islamopsychose, balianophobie, etc.

Pour conclure, on vous met le lien de l’extraordinaire documentaire de Patric Jean, “La domination masculine” (en 7 parties). Si après ça vous niez encore les structures patriarcales, on ne peut plus rien pour vous… 😉

https://www.youtube.com/watch?v=BCLaC_aHllE&list=PLPnHwZPVm-TFiZuCnxa0-eVwpvfIe3inm

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