Qui veut ne peut probablement pas

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Les individus sont libres de déterminer leurs trajectoires de vies. En travaillant on arrive à ses fins. Nos actions et nos prises de décisions sont libres et non faussées. Certaines personnes méritent de réussir dans la vie et d’autres pas (oh la honte). Nan je déconne : la démonstration en image.

En voilà un schéma qui pique la rétine. Bon, rassurez-vous, on va le commenter pour y voir plus clair. L’idée est d’illustrer ô combien des structures multiples qui nous dépassent font de nous ce que nous sommes (regardez, on est le petit point rouge au centre). Plusieurs échelles se superposent, tel un plat de lasagnes géant et orientent les individus. Il ne s’agit cependant pas là d’une démonstration de quelconque réductionnisme ou de déterminisme acharné : on est pas JUSTE des singes, et on est pas CONDAMNÉ à l’échec.

Prenons une métaphore facilement compréhensible. Ces structures (physiques, psychologiques, sociales, etc.) sont comme un terrain de foot. L’individu, en son centre, est un joueur. Il a un éventail de choix (d’actions, de pensées, de goûts, de réflexes) titanesque, gigantesque. Il fait ce qu’il veut le mec. Il veut dribler, il drible. Il veut tirer, pleine lulu. Il veut faire une passe, finalement il fait une roulette. Et cetera, et cetera. Il n’empêche que ses actions sont déterminées par des invariants : la qualité du terrain, ses dimensions, l’usure de ses crampons, la gravité, la pression du public, etc… Les structures ici décrites sont des arènes (immenses et imbriquées) au sein desquelles l’humain joue à la vie. Ses possibilités sont nombreuses, mais pas infinies. Il y a une limite à tout.

La première structure est la plus élémentaire. C’est celle de la physique. Le big bang en est son origine (à moins que la théorie du big bounce vienne le contredire). La matière, l’énergie, le temps et l’espace naissent il y a 15,5 milliards d’années, dans un genre de pet géant. Cette physique produit des lois que les êtres humains observent, ébahis, depuis la nuit des temps. Lorsque Newton en énonce la première, celle de la gravitation universelle, il met des mots (et des chiffres) sur ce que les humains observent quotidiennement : les pommes tombent par terre. Ça paraît banal et ne vous y trompez pas, ça l’est. On ne peut pas s’affranchir des contraintes physiques. Certains y arrivent partiellement, mais pas le commun des mortels. Nous reviendrons plus tard sur la possibilité de s’affranchir des structures.

Deuxième structure : celle de la chimie. Celle-ci apparait 300 000 ans après l’apparition de la physique, lorsque la matière et l’énergie se fondent en atomes puis en molécules. Plusieurs lois ont été découvertes pour mettre des mots sur cette structure, depuis le XIX° siècle. Ces “lois de la thermodynamique” rendent compte de la nature des transferts d’énergie et sont au nombre de trois (pour l’instant) : 1) “Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme” ; 2) “En fait non, certaines choses se perdent à jamais”, c’est ce qu’on appelle “l’entropie“, qui désigne la tendance naturelle des choses à la dissémination de l’énergie, au chaos, à la désorganisation ; 3) “En fait pas tout à fait, car certaines choses tendent à s’organiser d’elles-mêmes”, c’est ce qu’on appelle la “néguentropie“, ou entropie négative, ce qui désigne le fait que certaines énergies s’organisent (les “organismes”), allant donc contre l’entropie. Contre l’entropie ? Pas tout à fait. Pour être plus précis, la néguentropie organise la matière et l’énergie pour mieux la désorganiser par la suite. Plus l’organisation néguentropique est grande et contient de l’énergie-matière, plus sa destruction sera grande. Bref, c’est toujours l’entropie qui a le dernier mot. Les dés sont pipés.

Cette organisation néguentropique apparait il y a 3.8 milliards d’années et crée une nouvelle structure, celle de la biologie, du vivant. En fait, le vivant est un miracle. Mais pas au sens théologique du terme, au sens statistique. Il y a des milliards de milliards de façon de créer de l’entropie. Laissez tomber un verre par terre, il se cassera en mille morceaux aléatoires. Mais pour le reconstituer, il n’y a qu’une organisation possible. La vie est statistiquement miraculeuse, mais bon sur des milliards d’années de recherche-développement de la physique-chimie ça devait bien finir par arriver.

Statistiquement miraculeuse est également l’apparition de la planète Terre, capable d’abriter la vie (donc miracle x2). En effet, certaine conditions très précises doivent êtres réunies pour que le vie se développe sur une planète, comme sa distance par rapport au Soleil entre autres (trop près on crame, trop loin on gèle). Mais sur l’immense taille de l’Univers (ou du multivers) et la multitude de galaxies, c’était probable statistiquement. Oui, le hasard crée des coïncidences. Donc nous voilà sur cette planète bleue parfaite pour vivre et faire nos barbecues l’été. Enfin ça dépend où. Puisque comme vous l’aurez remarqué, les climats, les paysages, les sols, les vents, etc. sont ultra disparates, inégaux, et aléatoires.

Ces deux dernières structures en disent déjà long sur les inégalités humaines. Les hommes sont-ils égaux biologiquement et géographiquement ? Aujourd’hui, dans une certaine partie du monde dans laquelle on a la chance d’écrire ces lignes, on considère que les hommes sont égaux politiquement. Ça n’a pas été le cas pendant un long moment de l’histoire, rappelez-vous. Et certains pays aujourd’hui continuent de pratiquer la peine de mort sur certaines minorités. Voilà le problème : des différences sont nées les inégalités. Les hommes sont différents biologiquement : certains sont petits, d’autres grands, certains ont trois bras, d’autres une monocouille, certains courent vite, d’autres s’endorment vite, etc. Et par dessus le marché, les modes de vie des hommes diffèrent selon leurs contraintes géographiques. C’est ce qu’avait montré Jared Diamond dans “De l’inégalité parmi les sociétés“, prix Pulitzer en 1998. Les ressources disponibles selon la région de vie comme le climat, la faune, le relief, fondent les premières inégalités. Pas facile (mais pas impossible, juste “moins facile”) de construire un building de 55 étages en plein désert. Plus facile (plus probable) dans les régions tempérées, offrant une agriculture riche, des réseaux de communication et commerciaux stables, etc.

Viennent ensuite les structures anthropologiques. Il s’agit des structures dont l’homme hérite au fil du temps, au fil de l’évolution. Car tenez vous bien, l’homme est un animal répondant aux mêmes lois de la nature que le pangolin. L’Homo Sapiens, de son vrai nom, traverse l’histoire tout en s’adaptant continuellement à son environnement. On parle même de “co-évolution“, car les organismes s’influencent tous mutuellement. Aujourd’hui certains pensent que l’homme s’est détaché de cette structure qu’est l’évolution “parce qu’il est au-dessus de la chaîne alimentaire et contrôle la nature”. C’est faux, la crise du coronavirus et le phénomène d’immunité collective en sont les preuves les plus évidentes : l’environnement attaque l’homme et l’homme s’adapte pour survivre. Bon voilà, pour faire court, le principe d’évolution énoncé par Charles Darwin tient là dedans : “Seules les espèces les plus adaptées à leur environnement en terme de survie et de reproduction survivent”. Nous hamdoullah ça va, on est toujours là (mais pour combien de temps ?).

Dans cette structure anthropologique, celle de l’évolution humaine, on peut distinguer trois temporalités. C’est là qu’interviennent les structures historiques et psychologiques qui se croisent bien entendu. Sur le temps long (“le temps géographique” comme disait l’historien Fernand Braudel), les choses bougent peu, et les logiques de l’évolution restent ancrées dans nos comportements et notre psychologie. La psychologie évolutionniste cherche ainsi à déterminer quels sont les processus mentaux hérités de nos lointains ancêtres. Boudée par des sciences sociales corporatistes l’accusant de réductionnisme, la psycho évo se défend : “les approches évolutionnistes […] mettent au jour des lois statistiques et non des règles s’appliquant à chaque individu” rapporte Patrick Bonnin, dans Tous descendants de chasseurs-cueilleurs !. La deuxième temporalité, deuxième échelle (le temps et l’espace sont liés selon la théorie de la relativité générale) est celle du social. Ici, on retrouve l’histoire des sociétés, un “temps moyen” qui voit se succéder les empires, les royaumes, les nations, les SARL. C’est aussi celui de la psychologie sociale : les individus pensent et se comportent en fonction des pensées et des comportements de leurs proches. Le social est ainsi la somme des actions individuelles, et l’individu est la somme des actions sociales. Arrive ainsi l’échelle de l’individu (enfin !). Cet être vivant au jour le jour, subissant les conséquences d’hier et prévoyant celles de demain, grâce à un système cognitif sophistiqué (et hérité…).

A l’échelle de l’individu, tout se croise. Les temporalités multiples ont fait émerger des structures sociales, politiques et économiques autour de lui. Il ne les contrôle pas. Ou peu. Probablement pas en tout cas. Il vit dans un pays meurtri par la guerre, par la récession, par la dictature, par le patriarcat. Il a une famille nombreuse, il touche les allocs, il est dépolitisé, il est anar, il vote EELV. Tout est possible. Le terrain de foot est gigantesque, souvenez-vous.

Ces structures ferment-elles les destins ? Sommes nous destinés à la “réussite” ou à l’ “échec” ? Non, mais tout est une question de probabilités, de statistiques, de chance en quelque sorte. Il y a peu de chance qu’un fils d’ouvrier décroche une thèse de doctorat, il y a peu de chance que vous soyez résistant en temps d’occupation, il y a peu de chance que votre estomac digère les cailloux, il y a peu de chance de faire pousser des olives en Antarctique, il y a peu de chance que vous vous affranchissiez de la gravité. Il y a peu de chance pour que votre tir arrive pleine lulu si vous jouez en tong.

Mais alors pourquoi et comment certaines personnes s’affranchissent de ces structures ? Pourquoi Emmanuel Macron est Président et ne touche pas le RSA, et pourquoi Thomas Pesquet va dans l’espace alors que sont petit cul voudrait qu’il reste sur son fauteuil devant ARTE ? Parce que leur néguentropie est plus grande que la notre (oh la fierté). Un petit groupe de gens (la bourgeoisie, Jacques Attali & Co. ou la NASA) s’organisent (créent de la néguentropie donc) suffisamment pour dépasser les structures. Par la reproduction sociale des élites se crée une caste au dessus du politique qui gouverne en écrivant les lois, et n’a plus à se soucier de la fin du mois. Par la production et l’assemblage de technologies de pointe se crée une fusée capable de sortir du champ gravitationnel de la Terre. Mais il ne peut y a voir qu’une seule NASA. Si chaque quartier d’habitant voulait créer une NASA locale, les financements publics ne tomberaient pas et personne n’irait dans l’espace. Il faut que la NASA soit unique, tout comme l’est la quantité de néguentropie (des savoirs, des techniques, des technologies) qu’elle contient. C’est valable aussi pour la bourgeoisie, classe sociale en soi et pour soi, qui n’a pas intérêt à trop s’élargir.

Bon voilà, on espère que c’est pas trop flou. Avant de conclure, les plus malins auront remarqué qu’un symbole reste encore inexpliqué sur cette carte des structures : le rond blanc avec les flèches. Il est là pour signifier que tout est connecté, lié, interdépendant (sauf la biologie-physique-chimie, là on est pas assez expert pour s’y aventurer). Ce que l’on entend par là, c’est que si les structures les plus grandes déterminent le “cadre de l’arène” des plus petites qui y sont imbriquées, l’inverse est vrai également. En effet, les structures plus petites sont capables de faire bouger les plus grandes. En fait, elles n’ont pas vraiment de taille définie, c’est un schéma. L’exemple du réchauffement climatique en est la meilleure illustration : l’activité économique, sociale et politique humaine déstabilise les structures géographiques et biologiques (la biodiversité), en faisant disparaître les abeilles, en créant de nouveaux déserts, ou en faisant monter le niveau de l’eau ce qui pousse des populations à quitter leurs îles (les migrants climatiques) : ce qui de facto a des conséquences sur les structures politiques nationales, etc. Tout est imbriqué. C’est en cela qu’une pensée écologique ne peut pas se réduire à la simple protection de l’environnement : elle se doit d’être multifactorielle, multiscalaire, de comprendre les interdépendances.

La pensée complexe que développe Edgar Morin est à ce titre enrichissante. “Complexe”, du latin complexus : tisser ensemble. Voir les liens entre les phénomènes. Relier les savoirs entre eux, les dé-compartimenter. En finir avec la distinction nature/culture : la culture humaine est héritée de la nature, et la nature est modifiée par la culture humaine. On parle de “boucle de rétroaction” : a influence b et b influence a . “La banlieue influence Paname, Paname influence le monde” !

N’hésitez pas à nous faire part de vos critiques, réflexions et bisous concernant ces idées !

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